Franziska Linkerhand    Brigitte Reimann

Le soir, Schafheutlin l’aperçut de nouveau dans un restaurant quelconque – ces nouveaux restaurants, avec leur mobilier standard, leurs salles standard, les grappes de globes de leurs lustres, l’odeur de salle d’attente et de matières synthétiques, se ressemblent comme un œuf ressemble à un autre œuf – il vit sa nuque, son visage tourné de côté vers Landauer, sa bouche entr’ouverte : le vieux Shanghaïais, pensa Schafheutlin, encore en train de s’exalter sur la Chine. Il s’installa au comptoir et but une bière, tournant le dos aux deux autres. La serveuse, une femme pimpante et vigoureuse aux cheveux d’un blond très clair, le poussa du coude lorsqu’elle vint prendre de son côté le plateau chargé de verres de schnaps, de bières et de saucisses. Il lorgna ses jambes, la jupe courte laissait le genou découvert. 

Les relents de bière, la fumée de cigarette, le tumulte enivré des jeunes hommes qui jouaient des tournées aux dés ou au skat, l’odeur âcre qui montait de leurs vestes molletonnées imprégnées d’huile et humides l’écœuraient. Il entendait la voix de Landauer, sans distinguer ses mots – le vieux charmeur desséché, ça doit faire des heures qu’il est à papoter, à tenir des propos relâchés, comme toujours. Lorsqu’il reconnut le rire grave et hoquetant, la peau de son crâne se contracta : il redoutait les rires derrière son dos. Parce qu’il se croyait peu apprécié, il prenait toute plaisanterie personnellement ; voir des personnes chuchoter ou devenir soudainement muettes à son entrée dans une pièce lui causait un tourment physique, il avait la sensation d’une démangeaison eczémateuse couvrant la peau de sa poitrine, celle de son dos. 

Il commanda encore une bière, considéra, l’esprit vide, le buffet réfrigéré dans lequel des petits pains au hareng se recourbaient à côté de gâteaux desséchés, puis il se mit à écouter la voix dans son dos, Landauer qui racontait et racontait… La lumière argentée d’une après-midi au bord de la Rivière des Perles, le doux timbre d’une flûte de saule, la chasse au tigre dans une province méridionale, les minuscules ateliers des tailleurs d’ivoire, les chaînes de paysans et de soldats qui trottent, haletant et chantent en traînant dans des corbeilles plates de la terre pour construire un barrage, il racontait Pékin et le Temple du Ciel qui s’élève, au-dessus des maisons basses de l’ancien quartier chinois, rond et du bleu le plus radieux qu’on puisse imaginer, les pagodes aux toits recourbés, étagés trois fois, les bonzes silencieux qui cachent leurs mains dans les manches de leurs toges jaunes, les jardins et les palais de la Cité Interdite… « Je vous assure, ma chère, c’est un accomplissement de l’architecture. » 

Il était parti en Chine à la fin des années vingt, quelques mois après le Massacre de Shanghai, et avait construit des écoles pour les enfants des commerçants du settlement allemand ; sur le trajet du retour, dans un compartiment couchette du Transsibérien, un ingénieur des ponts anglais, muet, lui avait passé un journal : il avait lu et appris le soulèvement national en Allemagne. Il était descendu à Novossibirsk (il gelait à pierre fendre, cinquante degrés au-dessous de zéro, l’Ob pris par les glaces, de la neige jusque sous les lambrequins des fenêtres en bois sculpté) et était retourné à Shanghai. Des années après, il avait retrouvé un de ses frères à New York ; les autres, frères, sœurs, parents étaient portés disparus, leur trace se perdait à Auschwitz et Bergen-Belsen. 

L’automne dernier, il avait revu Pékin et Shanghai. Il se sentait comme quelqu’un qui rentre à la maison. En fait, il s’était retrouvé comme un touriste dans un pays transformé, dans des villes aseptiques où les mères, leur bébé aux prunelles noires sur le bras, portaient un masque de gaze blanche devant la bouche, il avait marché le long de rues propres, dans lesquelles ne se trouvaient plus ni mendiants ni prostituées, et les Chinois doux et fiers qui le servaient à l’hôtel lui avaient fait honte en repoussant ses pourboires : sans en être conscient, il avait ramené avec lui son souvenir des boys jaunes, de ses humbles serviteurs qui gazouillaient en pidgin dans la concession allemande. Dans une exposition des produits de l’industrie, il avait vu un groupe de jeunes hommes et femmes penchés sur une machine, il ne comprenait pas leur dialecte. Il ne se passait rien de particulier sinon que des jeunes gens dans des bleus de coupe militaire entouraient une machine qu’ils semblaient disséquer du regard. L’image s’était gravée dans sa mémoire – jamais, dit-il à Franziska qui était assise là, abîmée, la tête entre les mains, jamais il n’oublierait, sur leurs visages, l’application concentrée, sagace, la soif de savoir. Jamais il n’avait compris aussi clairement que ces jeunes gens qui traversaient l’exposition, discrets, policés, sans gesticuler ni rire bruyamment, étaient emplis d’une énergie merveilleuse et qu’ils étaient capables désormais d’actes qui étonneraient le monde européen ou le plongeraient dans la consternation. 

Schafheutlin, au comptoir, vida sa bière. Il se fit donner un paquet de cigarettes, chercha avec beaucoup de complication de la monnaie, il traînassait. Il finit par se retourner, feignant la surprise. Landauer, qui n’avait pas cessé pendant tout ce temps d’observer sa tête crépue, leva trois doigts et lui fit un signe négligent. Schafheutlin s’avança entre les rangées de chaises, comme tiré au bout d’une ficelle. 

« Vous êtes la plus charmante auditrice que l’on peut souhaiter », dit Landauer. Il se pencha par-dessus la table et baisa le poignet de Franziska. « Les yeux aussi larges que des tasses à thé… Vous êtes fatiguée, ma chère, la jeunesse a besoin de sommeil. Veuillez excuser un vieil homme prolixe ! » 

Schafheutlin resta debout à côté de la chaise de Franziska. Il dit, sur un ton glacial : « J’ai fait porter vos bagages à la maison d’hôtes. » 

« Oh ! Mon Dieu, j’avais oublié ces stupides valises. Merci beaucoup, c’est gentil à vous. » 

Ceci de l’air le plus innocent du monde. Tout simplement oublié. Cette insouciance effraya Schafheutlin, lui qui aurait passé sa chambre au peigne fin s’il lui avait manqué ne fût-ce qu’une lame de rasoir au moment du départ, lui qui tenait son porte-documents sur ses genoux dans le train et mettait en émoi sa famille, jusqu’aux larmes, pour une brosse à chaussures qui n’était pas à sa place. Il faut veiller à ses affaires, non ? Le manque d’ordre lui était suspect, il y flairait l’absence de sérieux dans la conduite, l’indiscipline de la pensée. Dans l’après-midi, il avait trouvé les valises dans le corridor, il les avait traînées jusqu’à l’autobus et du bus jusqu’à la maison d’hôtes, tout de même vingt minutes de trajet, pour recevoir un merci jeté tel un os. Évidemment, pensa-t-il, elle comptait là-dessus : qu’un quelconque crétin conscient du devoir prendrait ses frusques en pitié. 

Landauer désigna la chaise vide. « Je ne veux pas déranger », dit Schafheutlin. Il dérangeait tout de même, du moins il se l’imaginait – les deux autres n’échangeaient-ils pas un regard d’une impertinente connivence ? Il était assis à côté de Franziska, il sentait l’odeur de sa peau, de ses cheveux, une légère senteur d’orange. Il déplaça sa chaise, tournant désormais le dos à l’allée. Une dispute avait éclaté autour des tables de bar, en face du comptoir. Le tumulte enflait, ils devaient hausser la voix pour s’entendre. Schafheutlin demanda en criant : « Quelle a été votre impression ? » 

« Abominable », cria Franziska, « vraiment au-dessous de tout ! » 

« Comment ? » Un verre à bière vola à travers l’allée, juste à côté de la tête de Schafheutlin, et vint éclater contre le mur. Au comptoir, la serveuse braillait pour demander de l’aide. Une chaise, brandie en l’air, fracassa les grappes d’ampoules d’un lustre. Schafheutlin avait légèrement changé de couleur, de peur ou, qui sait, de colère contre Franziska. Landauer tenait son verre de vin à la main, il en prenait une gorgée de temps à autre et jetait des regards fatigués de dégoût à travers la mêlée, sur ces jeunes gens beuglant et fumant qui tombaient à bras raccourci les uns sur les autres, sans plus distinguer amis ni ennemis, qui se battaient dans une fureur sourde, chacun contre chacun ; sur les tables renversées, les éclats de verre, les flaques de bière ; sur un visage inondé de sang qui, dans une grimace, émergeait de volutes de fumée. 

« Ça dépasse les bornes. Il faut attaquer, faire de l’ordre », cria Schafheutlin. Il ôta son veston et le suspendit au dossier de sa chaise, montrant une nuque renflée, des épaules courtes et trapues sur lesquelles se tendait sa chemise. La tête baissée et le cou tendu comme un jars qui attaque, il fonça à travers l’allée. Cela mit Franziska hors d’elle : C’est vraiment trop stupide… Laissons ces crétins se défoncer le crâne s’ils ne sont pas capables d’en faire quelque chose de mieux. Il faut veiller à avoir un mur dans le dos… Malgré tout, elle lui souhaitait bonne chance, et elle grimpa même sur une chaise pour voir comment Schafheutlin entrait dans la mêlée, courageux par amour excessif de l’ordre, comment il cherchait à séparer ce qui se roulait d’un côté et de l’autre, ce qui s’était mordu l’un l’autre et ne lâchait plus prise, comment il exhortait à la conciliation un amas enchevêtré de corps, de bras et de jambes ; elle aperçut le jeune homme à la table d’à côté et faillit crier : Wilhelm, Wilhelm… 

Je me serais presque jetée contre ta poitrine, Ben ; mon cœur s’est arrêté, toi tu lisais tes journaux, sourd au mugissement et au charivari de ce pugilat de kermesse, tu n’as même pas levé les yeux pour me saluer : Bonjour, mes seules amours, vous voilà enfin, où vous êtes-vous tout ce temps baladées ?…